Dixième article du cycle « Le Retour vers l’Occident »

Palais de l’Élysée, 22 janvier 1963 : Adenauer et de Gaulle signent le traité — deux vieux nationalistes redéfinissent la grandeur comme une œuvre commune (photo : Bundesarchiv, B 145 Bild-P106816 / CC-BY-SA 3.0).
Palais de l’Élysée, 22 janvier 1963 : Adenauer et de Gaulle signent le traité — deux vieux nationalistes redéfinissent la grandeur comme une œuvre commune (photo : Bundesarchiv, B 145 Bild-P106816 / CC-BY-SA 3.0).

Pourquoi la Russie a besoin du miroir allemand

De tous les précédents historiques du retour d’une nation en Europe, le précédent allemand est le plus complet et le plus incommode. Le plus complet, parce que l’Allemagne a parcouru le cycle entier que notre cycle décrit à propos de la Russie : sa propre « voie particulière », l’opposition de soi à l’Occident, deux guerres contre l’Europe en trente ans, la rupture totale — puis un retour si profond qu’aujourd’hui l’Allemagne est précisément le cœur institutionnel de cette Europe même qu’elle avait combattue. Le plus incommode, parce que la première association venue (« donc, d’abord la défaite et l’occupation ? ») transforme la conversation en provocation.

Nous irons contre les deux pièges : nous n’écarterons pas le précédent parce qu’il est incommode, et nous ne le transposerons pas mécaniquement. Nous démonterons le cycle allemand étape par étape, nous séparerons honnêtement ce qui fut la conséquence de la défaite militaire de ce qui fut le choix des Allemands eux-mêmes — et nous verrons que le noyau transposable est plus grand qu’il n’y paraît, et la part intransposable plus petite.

I. La « voie particulière » allemande : un plan familier jusqu’à la douleur

Il faut commencer par ce que le quatrième article a déjà mentionné : le terme même de « voie particulière » est allemand — Sonderweg — et la version russe en est la traduction, non seulement au sens linguistique.

L’Allemagne du XIXe et du début du XXe siècle a bâti le jeu complet des idées que le lecteur russe reconnaîtra sans dictionnaire. L’opposition de la profonde culture allemande à la superficielle civilisation occidentale — marchande, mécanique, sans âme (en 1918, cette antithèse fut défendue par un livre entier, les « Considérations d’un apolitique », par Thomas Mann lui-même — avant qu’il n’en devînt le plus célèbre renégat). La conviction que la démocratie occidentale est une forme étrangère à l’esprit allemand, et qu’à un peuple organique convient un pouvoir fort placé au-dessus des partis. Le culte de l’État et de l’armée comme incarnations de l’esprit national. Le sentiment d’être encerclé de voisins envieux et l’offense d’un ordre mondial injuste — porté après Versailles au rang de religion d’État. La « révolution conservatrice » des années 1920 avec ses prophètes (ce cercle intellectuel même où les idéologues russes actuels puisent encore — Spengler, Schmitt, Jünger) — et la dégénérescence finale de tout le jeu en un régime qui déclara la guerre à la notion même d’Europe commune.

Ce n’est pas une assimilation rhétorique des régimes — les assimiler, notre cycle n’en a pas l’intention. C’est le constat d’une parenté structurelle du plan des idées : la « voie particulière » russe ne ressemble pas simplement à l’allemande — elle en est, comme nous l’avons montré dans le quatrième article, dans une large mesure recopiée. Ce qui veut dire que l’expérience de la sortie se lit, à tout le moins, avec l’intérêt de l’héritier.

II. Le revirement : cinq étapes, dont l’occupation n’est que la première

Venons-en au principal — l’anatomie du retour. La version courante (« les Allemands furent écrasés et rééduqués ») ne décrit que la première étape et ne vaut donc ni pour l’analyse ni pour la transposition. Il y eut cinq étapes, et quatre d’entre elles furent un travail intérieur.

Étape 1. Catastrophe et heure zéro (1945). Défaite totale, occupation, partition. Reconnaissons-le d’emblée et sans réserve : ce déclencheur est intransposable et ne doit pas l’être — la Russie est une puissance nucléaire, et il n’existe pas pour elle de scénario 1945. La question de l’article est ailleurs : la catastrophe fut-elle une condition suffisante du revirement ? L’histoire répond : non. Des nations écrasées, le XXe siècle en compta beaucoup ; une seule devint le cœur de l’Europe. Tout se décida aux étapes suivantes.

Le Reichstag, juin 1945 : catastrophe et heure zéro — le déclencheur intransposable, et qui se révéla insuffisant (photo : IWM).
Le Reichstag, juin 1945 : catastrophe et heure zéro — le déclencheur intransposable, et qui se révéla insuffisant (photo : IWM).

Étape 2. Le choix d’Adenauer (1949–1955). La première direction ouest-allemande d’après-guerre se trouvait devant une bifurcation qu’on oublie aujourd’hui : la voie neutraliste (une Allemagne unie mais hors des blocs — cet appât, Moscou le proposa officiellement en 1952) contre l’arrimage à l’Occident. Adenauer choisit la Westbindung — sciemment, contre une forte opposition intérieure, au prix du report de l’unification du pays à une échéance indéterminée. La logique du choix n’était pas pénitentielle, mais une logique de puissance : c’est en devenant une partie irremplaçable de l’Occident que l’Allemagne recouvrerait sa qualité de sujet, la confiance et — au bout du chemin — l’unité. Le pool charbon-acier de 1951, l’entrée dans l’OTAN en 1955, l’égalité des droits par l’intégration. La leçon de l’étape : le retour ne fut pas la capitulation de l’élite, mais sa stratégie de restauration de la force nationale — et il fonctionna sur tous les points, y compris le dernier : l’unification de 1990 fut le paiement direct de la traite d’Adenauer.

Bonn, février 1955 : Adenauer fait passer les accords de Paris au Bundestag — la Westbindung contre une forte opposition intérieure (photo : Bundesarchiv, B 145 Bild-F002450-0005 / Unterberg, Rolf / CC-BY-SA 3.0).
Bonn, février 1955 : Adenauer fait passer les accords de Paris au Bundestag — la Westbindung contre une forte opposition intérieure (photo : Bundesarchiv, B 145 Bild-F002450-0005 / Unterberg, Rolf / CC-BY-SA 3.0).

Étape 3. La réconciliation comme métier (1950–1963). La réconciliation franco-allemande est le cas d’école de la transformation d’une inimitié héréditaire en alliance, et c’est justement elle qui est intégralement transposable, parce qu’elle s’accomplit entre États souverains, sans aucune occupation de l’un par l’autre. La technologie en est décrite dans nos propres termes du sixième article : des gestes peu coûteux au grand poids symbolique (mémoriaux communs, échanges de jeunes — par l’Office franco-allemand pour la Jeunesse sont passés des millions d’écoliers), l’engrenage institutionnel des économies, qui rend la guerre techniquement désavantageuse (le charbon et l’acier sous gestion commune), et la formule de couronnement — le traité de l’Élysée de 1963. De Gaulle et Adenauer, deux vieux nationalistes, n’ont pas « surmonté » le nationalisme — ils l’ont réorienté : la grandeur de la France et la renaissance de l’Allemagne furent redéfinies comme réalisables seulement ensemble.

Étape 4. Le tournant oriental de Brandt (1969–1974). L’Ostpolitik — la réconciliation avec les victimes et les adversaires de l’Est — commença un quart de siècle après la guerre, se mena sous le mot d’ordre du « changement par le rapprochement » et donna la scène devenue le symbole de toute la transformation allemande : la génuflexion de Brandt à Varsovie (1970). Notons l’ordre des choses, qui détruit un mythe populaire : d’abord vinrent l’intégration occidentale pragmatique et le redressement de l’économie, et seulement ensuite — sur ce fondement — les grands gestes de la responsabilité historique. Le repentir ne fut pas le billet d’entrée ; il devint possible quand la nation eut retrouvé son assurance.

« Willy Brandt 7 XII 1970 » : la plaque de bronze à Varsovie, sur le lieu de la génuflexion — la scène-symbole de toute la transformation allemande (photo : Wikimedia Commons, CC0).
« Willy Brandt 7 XII 1970 » : la plaque de bronze à Varsovie, sur le lieu de la génuflexion — la scène-symbole de toute la transformation allemande (photo : Wikimedia Commons, CC0).

Étape 5. Le travail sur le passé comme processus générationnel. La Vergangenheitsbewältigung — le fameux travail allemand sur le passé — occupa la vie de deux générations, passa par de rudes conflits internes (les amnisties et le silence de l’ère Adenauer, la révolte de la génération 68 contre les pères, la « querelle des historiens » des années 1980) et n’est pas achevée à ce jour. La leçon de l’étape va contre les deux extrêmes : contre l’exigence « d’abord le repentir complet, ensuite la conversation » (il n’en fut pas ainsi même chez les Allemands), et contre l’espoir « nous nous passerons tout à fait du travail sur le passé » (sans lui, le retour reste une affaire de conjoncture, révocable au prochain tournant).

III. Le noyau transposable

Filtrons l’expérience allemande à travers le matériau russe des articles précédents — et relevons ce qui n’exige ni défaite ni occupation.

Premièrement : la formule « la force par l’arrimage ». La logique d’Adenauer — la qualité de sujet revient par le caractère irremplaçable pour l’Occident, non par l’affrontement avec lui — est la sœur germaine du « la Russie se recueille » de Gortchakov et la réponse directe à la peur principale du public visé de notre cycle : le revirement comme perte du rang de grande puissance. Le cas allemand est la preuve empirique du contraire : en quarante ans d’arrimage, le pays est allé des ruines et de la défiance générale au rang de puissance la plus influente du continent. Aucun projet isolationniste de l’histoire n’a affiché pareil rendement.

Deuxièmement : la technologie franco-allemande de réconciliation. Elle est intersouveraine, graduelle et déjà décrite dans nos termes : les hommes → les gestes peu coûteux → la formule sans capitulation → l’institutionnalisation. Échanges de jeunes, commissions historiques communes, engrenage des économies — toute la panoplie est prête à l’emploi et n’exige pas la résolution préalable des « questions de culpabilité » : elle crée elle-même le milieu dans lequel ces questions deviennent discutables.

Troisièmement : l’ordre des étapes. La pragmatique avant le repentir ; l’intégration avant le travail sur le passé ; les gestes avant les doctrines. Exiger de la Russie l’étape 5 allemande avant les étapes 2–4, c’est exiger ce qui n’exista pas même en Allemagne ; proposer à la Russie les étapes 2–4, c’est proposer un itinéraire éprouvé, qui commence non par l’auto-humiliation, mais par un calcul de puissance.

Quatrièmement : le sort de la culture. L’Allemagne est revenue en Europe sans livrer ni Goethe, ni Bach, ni sa langue, ni son caractère ; bien plus — c’est précisément le retour qui a lavé la culture allemande de la mainmise totalitaire et lui a rendu son rang mondial. Pour la ligne de notre cycle sur la culture russe (articles 1, 3, 4), c’est un précédent d’effet direct.

IV. L’intransposable — et par quoi le remplacer

L’honnêteté exige la seconde colonne. Le déclencheur est intransposable : la catastrophe de 1945 — et Dieu merci. Du reste, l’Allemagne elle-même connut un revirement sans défaite : le Locarno de Stresemann, la Société des Nations et le prix Nobel de la paix des années 1920 furent un petit cycle de retour dans un État préservé — brisé par la Grande Dépression, non par une impossibilité. Le déclencheur russe, comme l’ont montré les articles 2 et 6, est historiquement autre — le changement de configuration au sommet du pouvoir, et il n’exigera rien de plus que ce qui s’est déjà produit trois fois : le renouvellement de la couche dirigeante et de son image du monde. L’échelle de l’intégration est intransposable : l’adhésion de la Russie à l’UE est irréaliste par la taille, l’architecture et les délais — mais entre l’adhésion et l’hostilité s’étend tout un spectre de formats d’association profonde, des modèles norvégien et suisse à la « maison commune européenne » jamais construite ; l’absence d’étagère toute prête n’est pas l’absence de chemin. Intransposable, enfin, la conjoncture extérieure : l’Occident accueillait l’Allemagne au plus fort de la guerre froide, ayant besoin d’elle contre l’URSS ; quel intérêt peut mouvoir l’Occident dans le cas russe — la question est si importante que l’article suivant lui est entièrement consacré.

Genève, septembre 1926 : Stresemann (au centre) après l’admission de l’Allemagne dans la Société des Nations — le revirement sans défaite, brisé par la Dépression (photo : Bundesarchiv, Bild 102-08491 / Georg Pahl / CC-BY-SA 3.0).
Genève, septembre 1926 : Stresemann (au centre) après l’admission de l’Allemagne dans la Société des Nations — le revirement sans défaite, brisé par la Dépression (photo : Bundesarchiv, Bild 102-08491 / Georg Pahl / CC-BY-SA 3.0).

Le bilan du dixième article est bref. La leçon allemande n’est pas « un 1945 attend la Russie », mais exactement l’inverse : tout l’essentiel du retour allemand fut accompli après l’occupation et en dehors d’elle, par les mains de l’élite nationale, par calcul de puissance et selon une technologie transposable presque ligne à ligne. La nation qui a écrit le manuel de la « voie particulière » a écrit aussi le manuel de la sortie. Il serait étrange d’emprunter le premier et de dédaigner le second.

Prochain article du cycle : « L’intérêt de l’autre partie : pourquoi l’Europe reprendra la Russie — par calcul, non par amour ».