Sixième article du cycle « Le Retour vers l’Occident »

Genève, novembre 1985 : la première rencontre en six ans — huit mois après le remplacement de la figure au sommet. Voilà comment on s’y prend (photo de la Maison-Blanche).
Genève, novembre 1985 : la première rencontre en six ans — huit mois après le remplacement de la figure au sommet. Voilà comment on s’y prend (photo de la Maison-Blanche).

De « est-ce possible » à « comment exactement »

La première moitié du cycle démontrait la possibilité : les liens sont indissolubles (article 1), l’isolement est cyclique et finit toujours par un revirement (article 2), l’ouverture produit de la grandeur (article 3), l’identité russe elle-même est européenne (article 4), le pont fait d’hommes est déjà debout (article 5). Il est temps de changer de genre : de la preuve de la possibilité à la description du mode opératoire. Comment exactement la Russie a-t-elle viré de bord ? Non en slogans, mais en opérations : qui, dans quel ordre, par quels premiers pas.

Le matériau tient en trois épisodes : 1856, 1953, 1985. Examinons chacun comme un cas d’école — puis dégageons l’algorithme commun, car il existe, et il se reproduit avec une précision presque indécente pour l’historien.

Le cas de 1856 : « la Russie se recueille »

La position de départ. Une guerre de Crimée perdue, l’épuisement financier, l’isolement diplomatique, une armée d’une époque révolue. L’empereur défunt laissait à son héritier un système à l’infaillibilité duquel plus personne ne croyait — l’héritier compris.

Premier coup : les hommes — et c’est là un point capital. Avant toute réforme, Alexandre II changea la figure clé de l’entourage : en avril 1856, à la place de Nesselrode — qui avait servi quarante ans de filtre vivant entre l’Europe et le trône — le poste de chancelier-ministre des Affaires étrangères revint à Gortchakov. Le remplacement d’un seul homme changea aussitôt et l’image du monde qui montait vers le sommet, et la langue dans laquelle la Russie se mit à parler à l’Europe. La fameuse circulaire de Gortchakov — « On reproche à la Russie de s’isoler et de se taire… La Russie ne boude pas, elle se recueille » — n’était pas une jolie phrase, mais un programme : sortir de la confrontation sans capituler, par le développement intérieur. Formule, notons-le, parfaitement réutilisable.

Gortchakov (portrait de S. Botman) : le remplacement d’un seul homme changea l’image du monde en haut et la langue dans laquelle la Russie parlait à l’Europe.
Gortchakov (portrait de S. Botman) : le remplacement d’un seul homme changea l’image du monde en haut et la langue dans laquelle la Russie parlait à l’Europe.

Deuxième coup : les signaux. La paix de Paris (mars 1856) fut signée à des conditions lourdes mais non catastrophiques — et aussitôt convertie en ouverture : l’amnistie du couronnement pour les décembristes et les pétrachévistes, l’assouplissement de la censure, la levée des restrictions sur les voyages à l’étranger et l’accès aux universités, l’abolition des colonies militaires. Chacun de ces gestes s’adressait à deux publics à la fois — la société russe et l’Europe — et se lisait de la même façon : le cap a changé.

Troisième coup : les institutions. Alors seulement, sur une scène préparée, commença la réforme proprement dite : le manifeste de 1861, la réforme judiciaire de 1864, les zemstvos, l’autonomie universitaire, la réforme militaire de Milioutine. Elle fut portée par une équipe d’hommes du deuxième et du troisième rang de l’époque précédente — les frères Milioutine, Golovnine, Reutern, autour du grand-duc Constantin Nikolaïevitch comme nœud organisationnel. Aucun d’eux n’était révolutionnaire ; tous étaient des professionnels qui avaient accumulé des années durant des projets dans leurs tiroirs, en attendant qu’en haut change le destinataire des rapports.

Les erreurs du cas. La demi-mesure de la réforme paysanne, qui posa une mine pour deux générations ; le mouvement de balancier « réforme–gel » commencé dès 1866 ; l’incapacité de couronner la refonte par la représentation politique — que la dynastie paya en 1881 et, définitivement, en 1917. La leçon : un revirement arrêté à mi-chemin est plus dangereux qu’un revirement jamais commencé.

Le cas de 1953–1956 : le revirement sans déclaration

La position de départ. La mort du dictateur ; l’économie rurale au bord du gouffre ; le système des camps que les héritiers eux-mêmes jugent ingouvernable ; la guerre de Corée ; la confrontation tous azimuts.

Premier coup : de nouveau les hommes — et de nouveau avant le cap. Dès mars–juin 1953, la nouvelle direction collective change la configuration : suppression du secrétariat stalinien comme centre du pouvoir, arrestation de Béria (juin 1953) — l’élimination de la figure la plus terrifiante de l’entourage —, puis, en 1956–57, l’éviction de Molotov, symbole vivant de la diplomatie de confrontation, du ministère des Affaires étrangères puis du pouvoir tout court. Notons la répétition : comme en 1856, le revirement commence par la mise à l’écart du « gardien des portes » de longue date de la politique étrangère.

Deuxième coup : les signaux — et à une vitesse stupéfiante. L’armistice en Corée — juillet 1953, quatre mois après la mort de Staline. Puis vint la série des gestes, dont chacun eût été impensable un an plus tôt : la normalisation avec la Yougoslavie, y compris la visite personnelle de Khrouchtchev à Tito, valant, de fait, des excuses (1955) ; le traité d’État avec l’Autriche et le retrait des troupes (1955) — le seul cas, dans toute l’histoire, d’un retrait soviétique volontaire d’un pays européen occupé ; le sommet de Genève avec les dirigeants de l’Occident (1955) — le premier en dix ans ; l’établissement des relations avec la RFA et le retour des prisonniers de guerre (1955). À l’intérieur — les amnisties, le début des réhabilitations, l’ouverture du Kremlin au public, le festival de la jeunesse de 1957, qui fit entrer trente mille étrangers à Moscou.

Panmunjom, juillet 1953 : l’armistice quatre mois après la mort de Staline — la vitesse du premier signal (photo : NARA).
Panmunjom, juillet 1953 : l’armistice quatre mois après la mort de Staline — la vitesse du premier signal (photo : NARA).

Troisième coup : la doctrine. Le XXe Congrès (février 1956) donna au revirement sa langue officielle : la « coexistence pacifique » comme ligne générale et le rapport secret comme rupture avec la période précédente. Point essentiel : le rapport imputait la faute au chef défunt et au « culte », mettant le système hors de cause — manœuvre qui assura au revirement la loyauté de l’appareil. La condamnation du passé était dosée juste assez pour que l’appareil pût y prendre part au lieu de s’en défendre.

Les erreurs du cas. La Hongrie 1956 — la limite sanglante du revirement, qui en montra les bornes à l’Europe ; les zigzags de Khrouchtchev, de Genève aux ultimatums de Berlin et à la crise de Cuba ; la non-institutionnalisation du cap, qui tenait à un seul homme et fut démantelé avec lui. La leçon : un revirement sans institutions ne vit pas plus longtemps que son auteur.

Le cas de 1985–1989 : le revirement en cascade

La position de départ. La stagnation économique, la guerre d’Afghanistan, la course aux armements à la limite du possible, une gérontocratie qui avait perdu trois secrétaires généraux en trois ans.

Premier coup : les hommes — pour la troisième fois de suite, et le plus vite. En sa première année, Gorbatchev remplaça pratiquement tout le circuit qui formait l’image du monde du sommet : Gromyko, qui dirigeait le ministère des Affaires étrangères depuis vingt-huit ans (« Monsieur Niet »), fut relégué à la retraite honorifique du Soviet suprême, et sa place revint à Chevardnadze, homme sans passé diplomatique et sans le fardeau de la confrontation (juillet 1985) ; furent remplacés le chef du gouvernement, les dirigeants de Moscou et de Leningrad, et en deux ans — la majorité du Politburo et des comités régionaux. Apparut aussi un type nouveau de conseiller : Iakovlev, revenu de dix ans d’« exil » comme ambassadeur au Canada — c’est-à-dire un homme qui connaissait l’Occident de première main, et non par les notes de synthèse.

Deuxième coup : les signaux — par salves. Genève (novembre 1985) — la première rencontre avec un président américain en six ans ; le moratoire sur les essais nucléaires ; Reykjavik (1986), où l’objet du marchandage devint l’arme nucléaire en tant que telle ; la libération de Sakharov de son exil de Gorki par un appel téléphonique personnel du secrétaire général (décembre 1986) — geste adressé à la fois à l’Occident et à l’intelligentsia, et lu instantanément par les deux ; le début du retrait d’Afghanistan (décision en 1987, achèvement en février 1989) ; le traité FNI (1987) — la première élimination, dans l’histoire, d’une classe entière d’armements.

Traité FNI, décembre 1987 : la première élimination, dans l’histoire, d’une classe entière d’armements (photo de la Maison-Blanche).
Traité FNI, décembre 1987 : la première élimination, dans l’histoire, d’une classe entière d’armements (photo de la Maison-Blanche).

Troisième coup : la doctrine. La « nouvelle pensée » : la reconnaissance officielle de la priorité des valeurs universelles sur les valeurs de classe, la « maison commune européenne » comme formule du but, le renoncement à la doctrine de la souveraineté limitée des pays socialistes, couronné par le discours à l’ONU (décembre 1988) sur la liberté de choix pour tous les peuples. En quatre ans, le pays passa de l’« empire du mal » à l’État le plus populaire aux yeux de l’opinion occidentale — un record de retournement d’image jamais égalé.

Les erreurs du cas. Le revirement extérieur devança la réforme intérieure, et l’effet de ciseaux entre le triomphe extérieur et le délabrement économique intérieur dévora sa base sociale ; la gouvernabilité fut perdue avant qu’une nouvelle fût bâtie ; la fin est connue. La leçon, symétrique de celle de 1856 : un revirement non adossé à un succès intérieur perd son auteur — encore que, notons-le, ses résultats extérieurs eux-mêmes (la réunification de l’Europe, la fin de la course) n’en aient pas moins subsisté et survécu à l’URSS.

L’algorithme : ce que les trois revirements ont en commun

Voici maintenant le plan commun. Trois époques, trois régimes incomparables, un même algorithme récurrent, en quatre temps.

Premier temps : changer l’entourage — avant de changer le cap. Dans les trois cas, le revirement commença non par des déclarations, mais par les hommes, et non par n’importe lesquels, mais par un seul et même poste : l’éloignement du gardien de longue date de l’image du monde confrontationnelle. Nesselrode — Molotov (et Béria) — Gromyko : chacun d’eux se tint des décennies entre le sommet du pouvoir et la réalité, et aucun revirement ne put commencer tant que cette figure restait en place. Ce n’est pas une coïncidence, c’est la mécanique décrite dans le deuxième article du cycle : le cap du pays est une dérivée des rapports qui se posent sur le bureau de l’homme au sommet ; pour changer le cap, il faut d’abord changer les rapporteurs. Il convient ici de donner la parole à un philosophe que le pouvoir russe actuel honore officiellement. Ivan Iline, méditant dans « Nos tâches » et « De la Russie à venir » sur l’avenir du pays après le communisme, tenait pour question centrale non la forme de gouvernement, mais la qualité de ce qu’il appelait la couche dirigeante : le cercle des hommes qui préparent et exécutent réellement les décisions. La Russie, écrivait-il, sera sauvée ou perdue non par des doctrines, mais par la sélection de sa couche dirigeante — et il voyait le danger principal dans une couche dégénérée, recrutée pour sa servilité et sa cupidité, et non pour sa conscience et sa compétence. L’histoire des trois revirements confirme l’optique d’Iline avec une précision documentaire : chaque fois, le renouvellement de la couche dirigeante fut non la conséquence du nouveau cap, mais sa condition.

Gromyko, « Monsieur Niet » : vingt-huit ans entre le sommet du pouvoir et la réalité. Aucun revirement ne commença tant qu’une telle figure restait en place (photo : Anefo, CC0).
Gromyko, « Monsieur Niet » : vingt-huit ans entre le sommet du pouvoir et la réalité. Aucun revirement ne commença tant qu’une telle figure restait en place (photo : Anefo, CC0).

Deuxième temps : des signaux rapides et peu coûteux. Une amnistie, la libération d’un prisonnier, un retrait de troupes d’un théâtre secondaire, une rencontre au sommet, l’assouplissement des sorties du pays — des gestes qui n’exigent ni capitulation ni grandes sommes, mais que tous les destinataires lisent sans équivoque. Les trois revirements accumulèrent ainsi leur capital initial de confiance, en un ou deux ans.

Troisième temps : la formule sans capitulation. Chaque revirement eut besoin d’une langue permettant de changer de cap sans reconnaître de défaite : « la Russie se recueille », « la coexistence pacifique », « la nouvelle pensée et la maison commune européenne ». La formule, chaque fois, (a) émanait du pouvoir suprême lui-même, (b) reportait la responsabilité de la confrontation sur une période révolue ou des circonstances objectives, (c) décrivait l’ouverture comme un prolongement de la force, non de la faiblesse. Ce n’est pas de l’hypocrisie — c’est une mécanique nécessaire : le revirement est accompli par la même machine d’État, et il lui faut une langue dans laquelle elle n’est pas criminelle, mais héritière corrigeant des excès.

Quatrième temps : l’institutionnalisation — ou le reflux. Ici les chemins divergent : 1856 réussit à couler le revirement dans les tribunaux et les zemstvos (et ils survécurent aux contre-réformes), 1956 n’installa presque rien et fut balayé, 1985 installa trop tard. Loi générale : ne devient irréversible que la part du revirement qui a eu le temps de devenir institution, habitude et intérêt d’un nombre suffisant d’hommes.

Et le dernier trait commun, le plus sous-estimé : la vitesse. De la mort de Nicolas à la paix de Paris — un an ; de la mort de Staline à l’armistice coréen — quatre mois ; de l’élection de Gorbatchev à Genève — huit mois. Le revirement, en Russie, ne mûrit pas des décennies durant — il survient d’un coup, dès que change la configuration au sommet. Pour les observateurs extérieurs, les trois revirements furent des surprises ; pour le lecteur de ce cycle, ils ne sauraient plus surprendre.

La liste de contrôle de l’observateur

Traduisons l’algorithme en instrument de travail — une liste d’indicateurs précoces permettant de reconnaître le revirement avant toute déclaration. La valeur de cette liste tient à ce qu’elle est tirée non de souhaits, mais de trois précédents historiques.

Les hommes : la démission ou la marginalisation des figures clés du circuit de confrontation (diplomatique, sécuritaire, idéologique) ; l’apparition dans le premier cercle d’hommes ayant une expérience personnelle de l’Occident ; la réhabilitation de « pragmatiques » précédemment écartés.

Les signaux : les amnisties et libérations de prisonniers emblématiques ; l’assouplissement du régime de sortie et des médias ; des gestes unilatéraux de détente sur des lignes de conflit secondaires ; l’accord pour une rencontre au plus haut niveau sans conditions préalables.

La langue : l’apparition dans la rhétorique officielle d’une formule du « recueillement » — de l’ouverture comme force ; le report de la responsabilité de la confrontation sur les « excès » d’une période ou d’exécutants particuliers ; la disparition du cadre existentiel (« guerre d’anéantissement ») des textes programmatiques. Aucun indicateur ne fonctionne isolément ; historiquement, le revirement se reconnaît à un faisceau de trois ou quatre indices, apparaissant en l’espace d’une année.

Le prochain article s’arrêtera sur une figure déjà apparue dans celui-ci, et l’examinera sérieusement et sans caricature : Ivan Iline — sur la conscience du droit, sur la Russie à venir et sur ce que devrait être la formule de l’acceptation mutuelle de la Russie et de l’Occident. Nous prendrons le philosophe canonisé par le pouvoir actuel et montrerons qu’un Iline honnêtement lu est l’auteur non de l’isolement, mais d’un dialogue exigeant.

Prochain article du cycle : « Iline : la conscience du droit, la couche dirigeante et la formule de l’acceptation mutuelle ».