Quatrième article du cycle « Le Retour vers l’Occident »

Le Cavalier de bronze (B. Paterssen, « La place du Sénat », 1799) : le monument le plus sacré de l’État russe fut sculpté par le Français Falconet. L’Occident est au-dedans depuis la fondation même.
Le Cavalier de bronze (B. Paterssen, « La place du Sénat », 1799) : le monument le plus sacré de l’État russe fut sculpté par le Français Falconet. L’Occident est au-dedans depuis la fondation même.

Le paradoxe par lequel tout commence

Les trois articles précédents regardaient au-dehors : comment la culture russe entrait en Europe et la conquérait. Cet article retourne l’optique et regarde au-dedans — vers l’idée même de la particularité russe. Et il y découvre un paradoxe qui, à l’examen, se révèle la clé de tout le cycle :

L’antioccidentalisme russe est un produit occidental. Chaque grande doctrine de la « voie particulière », des slavophiles à l’actuel « État-civilisation », est bâtie de matériaux européens, par des méthodes européennes — et souvent physiquement écrite en Europe.

Ce n’est pas une pique rhétorique, mais une affirmation vérifiable, et nous la vérifierons à quatre niveaux : la langue, la philosophie, le droit, le quotidien. Si elle se confirme, il en découlera une conclusion d’importance stratégique pour toute notre série : la querelle « la Russie ou l’Occident » est une fausse bifurcation, car les deux camps en litige se tiennent sur le même sol — occidental. Et donc le retour vers l’Occident n’est pas un changement d’identité, mais seulement la fin de la querelle du pays avec sa propre constitution.

La langue : celle que parle la particularité

Commençons par l’instrument sans lequel aucune doctrine n’est possible — la langue — et rappelons la conclusion du premier article pour la développer dans une direction nouvelle.

La langue littéraire russe moderne s’est construite aux XVIIIe–XIXe siècles comme un projet européen : la syntaxe de Karamzine calquée sur la prose française, des centaines de calques et d’emprunts pour des notions qui n’existaient pas dans la langue d’avant Pierre. Mais voici ce qui importe pour cet article : le vocabulaire de l’antioccidentalisme lui-même est traduit. « Nation », narodnost (calque du français nationalité, fabriqué pour la doctrine officielle de l’ère Ouvarov), « civilisation », « culture », samobytnost — l’« originalité » (réponse à l’allemand Eigentümlichkeit), « valeurs traditionnelles » (traditional values, concept des guerres culturelles anglo-américaines du XXe siècle), « géopolitique » (l’allemande Geopolitik) — le conservateur russe de toute époque, dès qu’il ouvre la bouche, parle une langue assemblée de pièces européennes. Même le mot doukhovnost — « spiritualité » — dans son sens idéologique actuel est le produit d’un long dialogue avec la Geistigkeit allemande et la spiritualité française.

Impossible de contourner cela : il n’existe aucune langue conceptuelle « originelle » dans laquelle formuler la séparation d’avec l’Europe. Toute tentative de décrire la particularité russe se change aussitôt en exercice de lexique philosophique européen — ce qui nous mène au deuxième niveau, le principal.

La philosophie : la généalogie allemande de l’idée russe

Ici, le matériau est si riche qu’il faudra suivre la chronologie.

Les slavophiles. Khomiakov, les frères Kireïevski, les Aksakov — pères fondateurs de la doctrine de l’originalité russe — étaient des hommes d’une éducation exemplairement européenne : idéalisme allemand, Schelling et Hegel ; Ivan Kireïevski suivit des cours en Allemagne et rencontra en personne les sommités de la philosophie allemande. L’opération intellectuelle même du slavophilisme — la quête d’un esprit du peuple unique, d’une communauté organique opposée à la civilisation mécanique — est l’application directe du romantisme allemand (Herder et son Volksgeist, les romantiques d’Iéna) au matériau russe. Les Allemands furent les premiers à se languir de la communauté organique en dépit du rationalisme français ; leurs élèves russes déplacèrent le schéma d’un pays vers l’est, mettant la commune russe à la place de la communauté allemande, et l’Occident tout entier à la place de la France. Fameuse ironie de l’histoire : la preuve que la Russie n’est pas l’Europe fut administrée avec une impeccabilité toute européenne, par les méthodes de l’école universitaire allemande. Les cercles slavophiles, les revues, la polémique avec les occidentalistes — cette forme même de vie intellectuelle, du salon philosophique à la grosse revue, était européenne jusqu’au dernier bouton de manchette.

Khomiakov (autoportrait) : la preuve que la Russie n’est pas l’Europe, administrée par les méthodes de l’école universitaire allemande.
Khomiakov (autoportrait) : la preuve que la Russie n’est pas l’Europe, administrée par les méthodes de l’école universitaire allemande.

Danilevski. « La Russie et l’Europe » (1869–1871) est la bible de l’approche civilisationnelle, le livre d’où sortit tout le « la Russie est une civilisation à part » ultérieur. Nikolaï Danilevski était naturaliste, et sa théorie des types culturels-historiques est le transfert délibéré des méthodes de la systématique biologique européenne à l’histoire : les civilisations comme des espèces qui ne se mélangent pas. Le procédé, qui anticipait typologiquement Spengler et Toynbee, était par son outillage du pur positivisme européen. La séparation civilisationnelle de la Russie fut prouvée par la méthode scientifique européenne — la même ironie pour la deuxième fois.

Les eurasistes. Le mouvement qui déclara la Russie « ni Europe ni Asie, mais Eurasie » naquit physiquement en Europe : le recueil « Exode vers l’Est » parut en 1921 à Sofia, les centres du mouvement se trouvaient à Prague, Vienne, Berlin et Paris, ses chefs Troubetzkoy et Savitski, et Jakobson qui s’était joint au mouvement, étaient des intellectuels universitaires de l’émigration, intégrés à la science européenne (Troubetzkoy et Jakobson sont des classiques de la linguistique structurale, l’une des principales entreprises intellectuelles européennes du siècle). L’eurasisme disputait avec l’Europe depuis des chaires européennes, s’imprimait dans des imprimeries européennes et se nourrissait des humeurs européennes d’après-guerre sur le déclin de l’Occident.

Troubetzkoy : la Russie déclarée « non-Europe » depuis une chaire européenne — par un classique de la linguistique structurale.
Troubetzkoy : la Russie déclarée « non-Europe » depuis une chaire européenne — par un classique de la linguistique structurale.

Ivan Iline — philosophe volontiers cité par le pouvoir russe actuel — était hégélien de métier (son principal ouvrage académique porte sur la philosophie de Hegel), expulsé de Russie en 1922, il vécut le reste de sa vie à Berlin et à Zurich. Sa doctrine politique se forma dans le dialogue — et dans un mauvais voisinage — avec la pensée droitière européenne de l’entre-deux-guerres.

La doctrine actuelle. Le langage officiel actuel de l’« État-civilisation », de la « multipolarité » et des « valeurs traditionnelles » est assemblé du même jeu de construction européen, en plus bigarré encore : la typologie civilisationnelle de la ligne Danilevski—Spengler—Toynbee—Huntington (dont la moitié des noms sont anglo-saxons), la géopolitique de Mackinder et de l’école allemande, le traditionalisme intégral européen (Guénon et Evola — un Français et un Italien), Carl Schmitt et ses « grands espaces ». Les idéologues qui mirent en forme cette synthèse n’ont jamais caché leurs sources — il suffit d’ouvrir leurs bibliographies. La doctrine qui déclare l’Occident étranger existentiel est compilée de livres occidentaux — troisième fois, et ce n’est plus une ironie, mais une régularité.

La régularité est celle-ci : la « voie particulière » est un genre européen. La nostalgie de l’originalité organique en dépit de la civilisation universelle est un fil conducteur de la pensée européenne elle-même, des romantiques allemands à la « Nouvelle Droite » française ; presque chaque nation européenne a traversé ce genre à son heure (le Sonderweg allemand est littéralement la même « voie particulière », et le mot est plus ancien que l’usage russe). La Russie n’a pas inventé ce genre — elle l’a importé, comme elle importa le roman et la symphonie, et, comme le roman et la symphonie, l’a porté à des dimensions inconnues de l’original. L’antioccidentalisme russe est une forme de participation à la culture européenne — la plus paradoxale, mais qui n’en demeure pas moins une participation.

Le droit et l’État : un squelette d’emprunt

Troisième niveau — les structures porteuses de l’État lui-même ; un bref inventaire suffit, le fondement ayant été posé dans le premier article.

La dynastie qui régna sur la Russie à partir du XVIIIe siècle était, après des générations de mariages allemands, allemande par le sang presque entièrement — ce qui ne l’empêchait nullement d’être irréprochablement russe par la conscience de soi (ce fait à lui seul est la meilleure illustration de ce que la russité est une catégorie culturelle, et non tellurique). La Table des rangs — modèles suédo-dano-prussiens. Les ministères — le modèle napoléonien. Les universités — le statut allemand. La réforme judiciaire de 1864 — modèles français et anglais. Le droit civil — la tradition pandectiste allemande ; le Code civil en vigueur de la Fédération de Russie prolonge la même famille continentale. Constitution, parlement, présidence — les commentaires sont superflus. Même le vocabulaire sacré de l’État est traduit : « empire », « sénat », « goubernia », « fédération », « souveraineté ». L’État qui proclame la séparation civilisationnelle le fait dans des formes dont pas une seule n’est séparée — du règlement des séances à la coupe des uniformes.

Le trône, principal occidentalisateur

Poursuivons la ligne ouvertement affirmée dans les deux articles précédents — sur le rôle du pouvoir suprême — et menons-la jusqu’à son fondement historique.

Si l’on demande qui, dans l’histoire russe, fut le conducteur le plus conséquent, le plus radical de l’élément européen, la réponse s’avère incommode pour tous les participants de la vieille querelle : ni l’intelligentsia, ni la bourgeoisie, ni la mythique « cinquième colonne » — le trône. Pierre ne se contenta pas d’emprunter des technologies — de ses propres mains, avec une fureur que l’Europe elle-même trouvait excessive, il rebâtit le pays sur le patron européen, de l’alphabet au vêtement. Catherine II correspondit des décennies avec Voltaire, reçut Diderot à Pétersbourg, et compila ouvertement son « Nakaz » pour la Commission législative à partir de Montesquieu et de Beccaria — les Lumières européennes parlaient à la Russie directement du haut du trône. Alexandre Ier commanda des projets constitutionnels ; Alexandre II mena la réforme la plus européenne d’esprit de l’histoire russe. Deux siècles durant, le pouvoir suprême en Russie ne fut pas l’obstacle de l’occidentalisation, mais son moteur principal — et c’est la continuation directe de la conclusion du troisième article : pouvoir central fort et cap sur l’Occident ne sont pas seulement compatibles — historiquement, le second fut le plus souvent réalisé précisément par le premier. Les revirements conservateurs venaient d’en haut eux aussi — mais, comme l’a montré le deuxième article, ils s’appuyaient chaque fois sur une image du monde filtrée et perdaient chaque fois à l’échelle d’une génération. Le lecteur attaché à l’idée d’un État russe fort peut découvrir dans ces faits un allié inattendu : les bâtisseurs les plus vénérés de cet État furent en même temps ses européanisateurs les plus résolus, et dans leur œuvre l’un est inséparable de l’autre.

D. Levitski, « Catherine II en Législatrice » (1783) : le « Nakaz » compilé de Montesquieu et de Beccaria — les Lumières parlaient à la Russie du haut du trône.
D. Levitski, « Catherine II en Législatrice » (1783) : le « Nakaz » compilé de Montesquieu et de Beccaria — les Lumières parlaient à la Russie du haut du trône.

Le quotidien : une querelle où les deux camps boivent du café

Le dernier niveau est le plus terre à terre et donc le plus convaincant. Descendons des hauteurs philosophiques dans le quotidien des porteurs de la « voie particulière » de toute époque — et nous verrons un seul et même tableau.

Les slavophiles, qui prêchaient le retour à la Russie d’avant Pierre, vivaient dans des domaines à l’européenne, lisaient des revues européennes, se soignaient aux eaux européennes ; Konstantin Aksakov, qui revêtit ostensiblement l’habit russe « originel », fut — selon le mot fameux des contemporains — pris dans une rue de Moscou pour un Persan : tant le costume ancien était devenu étranger après un siècle et demi d’européanisation. Les combattants soviétiques de la « servilité devant l’Occident » siégeaient au milieu de meubles-trophées et roulaient dans des automobiles copiées sur des modèles américains. Les prédicateurs actuels de la séparation civilisationnelle — ici chaque lecteur poursuivra la série sans peine : immobilier, éducation des enfants, vacances, garde-robe, lexique.

Konstantin Aksakov : l’habit « originel » dans lequel les contemporains le prirent pour un Persan.
Konstantin Aksakov : l’habit « originel » dans lequel les contemporains le prirent pour un Persan.

Ce n’est pas une accusation d’hypocrisie — plus exactement, pas seulement. Le diagnostic est plus profond : le quotidien de l’antioccidental est occidental parce que la civilisation russe des Temps modernes n’en a tout simplement pas produit d’autre. Il n’existe pas de manière « particulière » de vivre vers laquelle on pourrait passer — il n’y a qu’une particularité rhétorique, surélevée au-dessus du mode de vie européen commun. Quand la doctrine exige de se séparer de l’Occident, elle exige de l’homme russe de se séparer de son propre appartement, de sa propre bibliothèque et de son propre emploi du temps — et c’est pourquoi elle s’exécute toujours de la même façon : en paroles.

Conclusion : le retour comme fin de la querelle avec soi-même

Maintenant, les quatre niveaux à la fois. La langue de la particularité est traduite. La philosophie de la particularité est allemande par la généalogie et paneuropéenne par le genre. Le squelette étatique et juridique est continental-européen. Le quotidien est européen commun sans reste. Que reste-t-il à la « civilisation à part » proprement dite ? La volonté politique de séparation — surgissant périodiquement, toujours d’en haut, toujours formulée en langue occidentale et toujours, comme l’a montré le deuxième article, éphémère.

Et voici la conclusion principale de l’article, qui sert le but de tout le cycle. Le retour de la Russie vers l’Occident n’est pas un reniement de l’identité russe, car cette identité elle-même — telle qu’elle existe réellement, et non telle qu’elle se déclare — est européenne des fondations au faîte du toit. À strictement parler, il n’y a nulle part où revenir ni d’où revenir : la Russie se trouve à l’intérieur de la civilisation européenne même quand elle est en guerre avec elle. La dernière ligne de défense de la particularité — l’orthodoxie — ne l’en fait pas sortir non plus : cette frontière passe non entre la Russie et l’Europe, mais à l’intérieur de l’Europe elle-même, où la Grèce, la Roumanie, la Bulgarie et la Serbie n’ont jamais tenu leur foi pour un billet de sortie de la famille européenne. Un revirement de la politique ne signifierait qu’une chose : le pays cesserait de dépenser ses forces dans la querelle avec sa propre constitution — querelle qu’il perd à coup sûr, puisque les deux camps y sont lui-même.

Et une dernière chose. Si la « voie particulière » est un genre européen, la sortie de ce genre est elle aussi décrite depuis longtemps dans le répertoire européen. L’Allemagne, qui engendra le genre même du Sonderweg et le mena jusqu’à la catastrophe, accomplit précisément ce revirement dans la seconde moitié du XXe siècle — sans renoncer ni à sa langue, ni à Goethe, ni à son existence nationale — et l’acheva en dirigeante de cette même Europe à laquelle elle s’était opposée. Le précédent d’une grande nation sortant de la « voie particulière » sans cesser d’être elle-même existe — et il est, lui aussi, européen.

Le prochain article s’occupera des hommes qui, dès aujourd’hui, relient physiquement la Russie à l’Occident — de l’émigration : trois vagues historiques et la quatrième, actuelle — et montrera pourquoi la diaspora s’est chaque fois révélée non une perte pour le pays, mais sa copie de sauvegarde et un pont tout prêt pour le retour.

Prochain article du cycle : « La Copie de sauvegarde : quatre vagues d’émigration comme ponts du retour ».